jeudi 8 novembre 2012

Kaboul mardi 6 novembre 2012



Nuit moyenne, je me réveille plusieurs fois, le froid? Qu'importe. Pendant que je déjeune, Mohammed Din frappe à la porte de la guest house. Il m'apporte des cerfs- volants qu'il a achetés hier soir pour me remercier. Ils sont bien enveloppés dans un carton crasseux - ce dont il s'excuse, Monsieur plaisante ? - pour que je ne les casse pas. C'est Philippe qui avait envie de ces cerfs-volants, il va les avoir. Les cerfs-volants de Kaboul, tout un symbole et beaucoup d'émotion aussi quand on connait l'Afghanistan. Lisez ce superbe livre de Yasmina Khadra, Les cerfs-volants de Kaboul,  si vous ne l'avez pas encore lu. Autre visite, celle de Kate. Kate est américaine et vit depuis plus de 10 ans en Afghanistan. Pendant la guerre, à l'époque des Talibans, elle abritait des enfants dans la vallée du Panshir et avait installé un dispensaire à proximité. Aujourd'hui Kate accueille, dans une maison de Kaboul, des enfants pauvres qui habitent loin et qui doivent être opérés au FMIC. Les petits vivent là avec leur famille et repartiront après leur hospitalisation. C'est la maison des enfants, la maison de Kate, subventionnée par La Chaîne de l'Espoir. Actuellement, la plupart des enfants viennent de la vallée de Kapisa. Je lui demande si je peux venir visiter la maison et faire des photos des enfants vendredi, seul jour férié, et donc de break pour moi en pays musulman, et elle est d’accord.

Au bloc, dans le bureau de Rassoul, à 8 h, court staff avec les médecins et les infirmiers anesthésistes pour se répartir le travail. Rassoul parle aussi de la certification américaine que tente d'obtenir le FMIC; c'est le gold standard le plus élevé aux Etats Unis et ce serait super que le FMIC l'obtienne car il ferait de lui un hôpital de référence internationale. C'est Alexander qui est responsable du programme et cela lui donne un boulot énorme. Pour l'aider, il mobilise les médecins de chaque spécialité, Rassoul, lui, mobilise ses troupes en anesthésie.

Chacun regagne son box... euh... sa salle et je croise Djalil qui me propose de m'emmener à 10h30 au Malalaï Hospital, plus grosse maternité de Kaboul où ils ont chaque jour une centaine de naissances dont environ 30 césariennes, un truc de fou. La directrice est une femme,  tous les médecins sont des femmes. Djalil doit faire une présentation sur la hernie diaphragmatique congénitale et Amina sur l'encéphalopathie anoxique néonatale. Je le rejoins dans son bureau, aux urgences, où l'agitation fait peur. Il y a des enfants et des parents partout, assis, debout, tentant de faire le forcing pour passer devant les autres 
et je me demande vraiment comment les infirmiers et les médecins arrivent à gérer.  Nous partons avec 3 autres chirurgiens, dans un 4X4 de l'hôpital, dans la circulation intense de Kaboul, ballottés et secoués dans d'étroites ruelles en terre complètement défoncées avant de rejoindre la route goudronnée et de gagner Malalaï. La présentation est en Dari bien sûr, mais les diapos sont rédigées en Anglais et ça me permet de suivre. Après les remerciements de rigueur - tatchakor, tatchakor = merci, merci -  nous regagnons les voitures et je comprends que nous sommes invités au restaurant par le service marketting de l'hôpital qui a organisé cette rencontre. Je ne sais pas du tout ce qu'est le service marketing mais qu'importe, on est invités, on y va. Restaurant typiquement afghan où nous mangeons par terre, assis sur des tapis, menu typiquement afghan : Dour,  yaourt liquide salé aromatisé avec des herbes, soupe afghane gluante où nagent des petites pâtes et des petits morceaux de légumes, puis ils commandent des kébabs et quand je dis que je suis végétarienne, je sens que ça va coincer, mais ça ne coince pas du tout car on me sert des ashaks qui sont des raviolis farcis avec de la verdure, proche des épinards, arrosés d'une sauce au yaourt très légèrement épicée, délicieux. L'ambiance est gaie, je ne sais pas ce qu'ils racontent mais ils éclatent sans cesse de rire et, même si je ne comprends rien, c'est sympa d'être là. Nous ne nous attardons pas longtemps, le programme du bloc attend, Rassoul vient d'appeler Djalil pour savoir à quelle heure nous rentrons. Départ.   

Retour au bloc où il reste 4 patients à opérer, Rassoul bat la mesure et chacun reprend sa place. À 17h, il me demande s'il peut s'en aller, ça me paraît un peu normal, je n'ai pas beaucoup bossé ce matin. Il est 19h quand je termine, après avoir transféré le dernier patient en ICU. À la guest house, les autres m'attendent et j'apprends que nous sommes invités à dîner chez les Pakistanais dont la maison est en ville. Les Pakistanais forment l'équipe de l'Aga Khan, partenaire de La Chaîne de l'Espoir au FMIC et travaillent sur le site, en partenariat avec les Français. L'administration du FMIC est pakistanaise mais il y a aussi des médecins et des infirmiers pakistanais. Douche vite faite et au moment où nous allons partir, je suis rappelée en ICU par Amina pour un bébé de 4 jours qui est en détresse respiratoire mais que l'on aurait dû opérer d'une atrésie de l'œsophage. Vu son état, on ne l'opèrera pas, il ne passera pas la nuit, mais elle a un peu de mal à l'entendre.
Soirée agréable chez les Pakistanais, petit sentiment de malaise car les femmes ne dînent pas avec nous. Excellent repas, leur chauffeur qui est venu nous chercher nous ramène avant le couvre-feu. Je repasse en ICU faire un bisou à Amina et je me couche parce que je suis un peu crevée et que le programme du bloc demain est lourd.

mardi 6 novembre 2012

Kaboul lundi 5 novembre 2012



Nuit correcte, mais le jour me réveille à 5h; je me rendors un peu sur ce matelas à ressorts moyen qui me défonce le dos. Temps splendide. Après le petit déje, je passe voir l'informaticien du FMIC pour qu'il paramètre mon iPhone et mon iPad en wifi, ça a l'air ok après quelques essais, good !  Je retrouve Mohammed Din, son sourire fait du bien. Il a donné les médicaments à sa maman pour traiter son diabète. -"She says hello and thank you to you and all your family". Je transmets to all my family. Il semble heureux; il a donné les cadeaux à sa femme et ses enfants, il a essayé les tenues de sport et il sent bon Hermès, l'un des parfums que je lui ai donnés. Au bloc, Rassoul, en forme et disponible après sa journée de break hier, organise les salles et donne le tempo. Tout le monde suit dans une organisation un peu étrange, mais qui fonctionne finalement bien. Il y a celui qui appelle les patients alors que l'infirmier anesthésiste l'a déjà fait, celui qui accueille l'enfant avec ses parents dans le sas du bloc et vérifie l'identité sur le bracelet et le dossier, vérifie aussi que l'enfant est bien à jeun - NPO: nothing per oral - et la réponse des parents est toujours oui, s'assure enfin que la prémédication est bien donnée et la réponse est très souvent non. Ce matin je valse, suivant les consignes de Rassoul, du bloc 2 au bloc 4 et retour au bloc 2 après une courte escale au bloc 1, qu'importe. Il y a encore trois fentes palatines chez des enfants de quelques mois et les chirurgiens les gèrent très bien maintenant. Les infirmiers anesth sont aussi très performants et la sécurité anesthésique est excellente malgré le très jeune âge des enfants. Circoncision chez un petit de un an, anesthésie au masque et pineal block, pas de souci sauf qu'il vomit du lait quand je le réveille et qu'il n'était donc pas à jeun malgré la réponse affirmative de la maman. Les infirmiers me disent que l'éducation des familles est difficile et que souvent ils ne comprennent pas. Ils sont en train de préparer, à l'attention des parents, un manuel traduit en Dari et en Pachtoun pour leur expliquer ce qu'est l'anesthésie, quels en sont les risques et l'importance du jeûne. J'ai lu la version en Anglais et c'est très bien.

Distribution de cadeaux au bloc, c'est la curée sur mon sac à dos et les savons, gels douche et parfums s'arrachent en quelques minutes. Ceux qui ont des enfants petits se partagent les peluches et les petites voitures. Je vais chercher le cleaner, sans âge, qui pousse toute la journée le balai, que j'adore, que j'ai toujours appelé Babou et qui, timide, n'ose pas s'approcher. Lui veut des shampoings, j'ai et je lui remplis les poches. Son bonheur est, à l'inverse de la valeur des cadeaux reçus, gigantesque because we are in Afghanistan et, vu de France, c'est sûrement difficile à comprendre. M. Din, lui, fait le tour des salles et distribue les bonbons que j'ai apportés. Les gâteaux ont été rapidement engloutis et ils en réclament encore et aussi d'autres parfums et d'autres jouets, d'autres peluches mais... Comment vous expliquer encore que je n'ai plus rien ?

13h30 : fin du programme du matin, M. Din vient me chercher, nous partons à la cantine. Il me dit que pour les repas, les employés de l'hôpital payent 1000 afghanis par mois et que, depuis qu'il est perfusionniste, son salaire a été augmenté de 100 dollars et atteint maintenant 500 dollars par mois. Pour info, 1 euro = 70 afghanis. Il arrive à vivre, mais sans plus car il s'occupe aussi de ses parents, il aide sa sœur, et sa femme, institutrice, ne travaille plus depuis la naissance des enfants. De plus, les hivers sont rigoureux, les maisons très mal isolées et le charbon coûte cher. Nous déjeunons dehors, assis sur des bancs au soleil, avec un ingénieur afghan qui travaille depuis 6 ans pour La Chaîne de l'Espoir et a participé à la construction du FMIC. C'est un monsieur cultivé de 56 ans qui parle Français et Anglais, qui a aussi étudié à Moscou et c'est un régal de l'entendre parler de ses 5 enfants dont 2 font des études en Inde, de sa femme qui enseigne aux petites filles afghanes, de l'importance de l'éducation et de la place des femmes et des enfants qui sont l'avenir de l'Afghanistan. C'est Rassoul qui rompt le charme, on ne rigole plus, on remonte au bloc. Dommage, on est bien là au soleil, non?  Le petit garçon de 7 ans que nous accueillons et que nous n'arrivons pas à calmer, a eu une thoracotomie pour une médiastinite après avoir ingéré un produit caustique. Il a maintenant une sténose de l'œsophage et nous l'endormons pour des dilatations. Ce bébé de 4 jours a eu, en intra utérin, une bride amniotique autour de la cheville. Le pied est totalement nécrosé et il n'y a pas d'autre solution que de l'amputer; à 4 jours, c'est sévère. Rassoul sort demander l'autorisation du papa qui ne sait pas écrire, mais donne son accord en apposant son empreinte digitale en bas de la feuille écrite en Dari. Le pied amputé sera donné aux parents au retour du bloc. L'après-midi se déroule dans un calme relatif car les Afghans parlent toujours très fort et je ne sais jamais si le chirurgien engueule l'infirmier de bloc ou s'ils se racontent des conneries, ce qui est très souvent le cas car ils éclatent ensuite tous de rire. Quelquefois quand même ils ne rient pas, mais ils se réconcilient très vite. Quand je suis vraiment perdue dans le bordel ambiant, je tente un -"Can you speak English for me ?" et ça les fait marrer parce qu'ils n'arrivent pas à traduire en Anglais les vannes qu'ils se racontent en Dari.

Le confort de cette mission est la salle de réveil - recovery - qui comporte 3 postes et permet de sortir les enfants intubés, ce qui donne une sécurité absolue. Petit bémol, les infirmiers du recovery sont d'une nonchalance qui fait peur et on a vraiment envie de leur botter les fesses. Y en a un particulièrement obèse qui est tout le temps assis et joue avec son téléphone. Et il me gonfle, car il ne bouge pas quand nous amenons les enfants, mais me montre toujours la ligne que je n'ai pas signée ou la case que je n'ai pas cochée. D'ailleurs je vois régulièrement les infirmiers anesthésistes les engueuler et leur donner des ordres pour bien marquer leurs différences.


La salle de réa.


Fin du bloc, il est presque 18h, je reste en recovery surveiller le bébé amputé avant de le renvoyer dans le service. Il n'a que 4 jours, il n'y a pas de place en ICU, je ne veux pas avoir d'accident de réveil. Rassoul passe me dire au revoir en rentrant d'un meeting avec Alexander; je reste avec l'équipe de garde, OT nurse, anesthesia nurse et Babou qui termine son ménage.

19h : retour à la maison; j'ai la bonne idée de prendre rapidement ma douche. 19h30: on vient me chercher pour 2 urgences au bloc. Un jeune de 14 ans a un gros calcul rénal qu'il faut évacuer. Sauf qu’il a 14 ans comme moi j'en ai 12. C'est classique ici, pour se faire opérer à l'hôpital français, les jeunes adultes font croire qu'ils ont moins de 15 ans car c'est un hôpital réservé aux enfants. Cet adolescent de 14 ans donc a de la barbe et de la moustache et au moins 25 ans. Et sauf qu’il a un rein unique et une insuffisance rénale qui nécessite une dialyse et que donc on ne l'opère pas et il part vers un hôpital d'adultes approprié. Vient d'arriver aussi une petite fille de 1 an pour une invagination intestinale aigüe et pendant que le chirurgien explique au papa que nous allons l'endormir pour réduire l'invagination, la maman lui donne un biberon de lait. Bilan des courses, elle n'est plus à jeun, le chirurgien hurle, l'anesthésiste afghan hurle, le père engueule sa femme et je tente, moi, de comprendre ce que l'on décide finalement. En fait, on n'a pas trop le choix des décisions et nous partons au bloc. C'est une adorable petite fille que je serre dans mes bras, elle ne dit rien, agite la main en direction de son frère et de sa sœur qui jouent par terre plus loin et se laisse emmener en confiance tandis que la maman et la grand-mère fondent en larmes. Bon, je fais quoi ? Je m'occupe de qui ? Allez, je laisse les adultes à leurs larmes et je m'occupe de l'enfant. Avant de l'endormir, nous lui posons une sonde gastrique pour vider le lait qu'elle vient de boire et l'anesthésie se passe sans incident. L'invagination est levée, la fillette se réveille, dans le couloir, la mère et la grand-mère ont fini de pleurer, je rentre dîner. Il est bientôt minuit, rude journée, il est temps de dormir. Demain le soleil se lèvera de nouveau sur Kaboul. 

Kaboul dimanche 4 novembre 2012


Repas agréable hier soir avec Alexander qui rentre de Bruxelles où il a présenté le FMIC à un groupe de députés européens. Il est déçu par le non intérêt des députés présents, 3 seulement qui n'écoutent rien et laissent tomber un silence pesant lorsqu'Alexander demande s'ils ont des questions. Suit une réunion à thème politique avec ces mêmes députés et des mollahs afghans et c'est une agitation fébrile qui anime l'assistance car les mollahs réclament "des armes modernes, des armes perfectionnées, des armes du XXIème siècle". Et si… si l'on remplaçait ces armes par la paix, si l'on investissait l'argent des armes dans la santé, la prévention, l'éducation des enfants afghans ? Et voilà, ça y est, Mary - c'est comme cela qu'ils m'appellent ici - tu rêves encore. Au menu de ce dîner, du riz, of course, et des épinards, génial ! Mais pourquoi y a-t-il dans la gamelle plus d'huile que d'épinards ? Ça gâche un peu le plaisir de manger des légumes. Mais le fromage de brebis que j'ai apporté fait le bonheur de tous, surtout d'Alexander qui habite là toute l'année. Ici nous vivons à la guest house où les chambres sont disposées en carré autour d'un patio central avec de la verdure. Malheureusement ces locaux sont mal entretenus et se déglinguent un peu, dommage car c'est un outil de travail essentiel. Les douches sont rustiques et fuient, les salles de bain sont facilement inondées, certaines lampes sont cassées, certains chauffages ne fonctionnent pas. Nous nous retrouvons pour dîner dans une grande salle et une cuisinière afghane nous prépare les repas. La recette de l'huile aux épinards (qui la veut?), c'est elle. À 21 h, la fatigue devient pesante et chacun regagne sa chambre. J'arrive à peine à lire quelques lignes, je dors déjà profondément mais brièvement. On tambourine à ma porte; c'est un médecin de réa qui a besoin que je l'aide pour intuber un enfant en détresse respiratoire. Allez, pilote automatique pour enfiler mon jean, mon polo et une polaire, traverser le patio faiblement éclairé et monter les marches qui conduisent à l'hôpital. Arrivée en réa, pas d'autre choix que de me réveiller complètement. Dans un bureau attenant, les deux jeunes réanimateurs de garde et un infirmier discutent en Dari avec le papa de l'enfant. Je demande qu'on m'explique. Il s'agit d'un petit garçon de 1 an, pesant à peine 10kg, porteur d'une myocardiopathie très sévère, en grande détresse respiratoire et hémodynamique. La question posée au papa est : "Es-tu d'accord pour l'assistance respiratoire car ton enfant va mourir ?" Ambiance... La réponse, moi, je la connais en regardant ce petit corps dénutri et cyanosé qui cherche désespérément l'air de la vie. Avec ou sans assistance respiratoire, il ne passera pas la nuit. Bien sûr, je ne donne pas mon avis et la réponse du papa étant oui, nous préparons l'intubation. Je l'intube après 2 arrêts cardiaques que nous récupérons, nous branchons l'assistance respiratoire... Il mourra une heure après mon départ de la réa...Il est plus de minuit quand je traverse l'hôpital endormi surveillé par des gardes et j'ai, cette fois, un peu de mal à me rendormir.
Le jour me réveille à 6h, je somnole jusqu'à 7; petit déje et départ à l'hôpital peu avant 8 h. Il fait doux et le temps est radieux. Le bloc s'éveille doucement, s'organise lentement. Rassoul est off aujourd'hui, je travaille avec 2 médecins et 3 infirmiers anesthésistes; il y a 3 salles à faire tourner, je vais en chirurgie digestive. Et là maintenant, comme en France, il y a de plus en plus de papiers à remplir. Nous faisons toutes les prescriptions en Anglais, la feuille pour la salle de réveil - recovery -, la feuille sur les conditions d'intubation - une étude en cours -, la feuille pour les prescriptions post-op que l'on double sur l'ordinateur pour la pharmacie. On est loin, très loin, de l'hôpital d'Ulan Bator où la paperasserie est réduite au minimum syndical. Bon je remplis, je coche, je réponds au questionnaire imposé et je suis sûre que j'en oublie la moitié, on verra bien.
Les enfants arrivent en hurlant quand on les enlève des bras des parents et j'enchaîne des anesthésies de tout petits de moins de 2 ans. Bloc caudal pour Moh Elyas, 2 ans, en complément de l'anesthésie générale pour une orchydopexie bilatérale, efficace puisqu'il n'a pas du tout mal au réveil. Anesthésie plus stressante pour Luftfullah, 9 mois, super rigolo à l'induction, qui agite ses petits pieds et joue avec les fils de ses électrodes. Il ne joue pas longtemps parce qu'il dort maintenant et que Djallil, le chirurgien, va l'opérer d'une vilaine fente palatine. Transfert 24h en réa pour le post op immédiat. Djallil maîtrise bien maintenant ce type d'intervention et je repense à ses apprentissages avec José, un chirurgien espagnol, à l'ouverture de l'hôpital il y a 6 ans. Mais ce matin, il y a aussi le retour de Mohammed Din. Ses yeux pétillent, son sourire est éclatant, son visage rayonnant, nous nous embrassons. À 14h30, il m'attend pour déjeuner et nous partageons ce moment simple, cette soupe aux yeux gluants, spécialité du chef, que je ne peux vraiment pas avaler mais je savoure cette immersion complète en milieu afghan. Il a appris quelques mots de Français, nous échangeons en Anglais. Nous parlons de tout, de rien, du soleil et de la guerre, du dernier attentat il y a 10 jours dans une mosquée pour les fêtes de l'Aïd, 40 morts, 20 blessés graves, de ses enfants qui grandissent, de sa maman diabétique pour qui j'ai apporté des médicaments. Nous rions, étonnés et heureux de nous être enfin retrouvés. Je l'emmène à la guest house pour lui donner les médicaments, les tenues de sport rouges qu'il m'a demandées, des jouets pour ses enfants, des parfums, des crèmes de soin pour sa femme, du thé, du café, toutes ces petites choses qui font rentrer le soleil dans un quotidien un peu terne. Alors que nous discutons dans ma chambre, la porte grande ouverte, je vois débarquer un garde et ça me met très mal à l'aise. Je lui dis que tout va bien, M. Din lui parle en Dari, il s'éloigne, nous retournons à l'hôpital. Nous croisons Alexander qui demande à mon ami s'il est content de m'avoir retrouvée; il n'attend pas la réponse qui se lit sur son visage. Demain je lui donnerai une petite liasse de dollars; il garde précieusement l'argent que je lui donne depuis 2 ans, cette fois, ça y est, le compte est bon, il va acheter son computer et c'est une immense joie pour moi. Djallil a 2 urgences de chirurgie digestive, 2 "crevettes" qui sont en ICU (réa). La 1ère a 5jours et pèse 1,5 kg, la 2ème a 15 jours et pèse 1,6 kg. J'endors avec Abdullah, un autre anesthésiste et un infirmier anesth et nous ne sommes pas trop de trois pour reposer les perfusions sur ces veines minuscules et assurer les gestes minutieux qui permettent la sécurité de ces trop petits bébés. Tous deux ont une atrésie duodénale. Djallil opère bien, nous n'avons pas d'accident. Là-bas, tout près en fait, au bout du couloir, tandis que nous ramenons l'un dans son incubateur pour emmener l'autre, les parents échangent des regards interrogateurs et inquiets. D'un côté un papa fier qui nous regarde droit dans les yeux, mais où est la maman ? De l'autre une maman triste qui regarde par terre, la tête enfoncée dans les épaules, mais où est le papa ? Au bloc, deux étudiantes se passionnent pour le programme opératoire, l'une envoie des textos, l'autre, assise par terre, vient de s'endormir. Moi aussi je suis fatiguée et j'ai, depuis l'avion, très mal au dos. Il est près de 19h quand nous ramenons le dernier bébé en ICU. Il règne ici une agitation fébrile permanente à la lumière crue et agressive des néons qui ne s'éteignent jamais. J'en parle à chaque mission : mais quel est l'abruti qui a conçu cet éclairage? Ici, pas de petite lampe pour chaque enfant, ici il ne fait jamais nuit, il fait jour le jour, il fait jour la nuit, ici les enfants ne peuvent jamais se reposer. Ici, c'est le domaine des hommes, infirmiers hommes, 2 femmes seulement mais beaucoup moins performantes, réanimateurs hommes, mais c'est Amina la chef de service et elle est très performante.  La nuit est tombée depuis longtemps; les jours sont courts en Afghanistan. Retour à la guest house, douche et dîner, énormes ravioli à la viande arrosés d'une sauce violette aussi gluante que grasse, qui veut la recette? Mais il y a de la soupe, un peu bof, mais t'arrête de faire la difficile, qui veut la recette? Et il y a du fromage, des grenades délicieuses et du fromage blanc Nestlé. Nestlé a envahi l'Afghanistan, le lait en brique est Nestlé, le fromage blanc est Nestlé, le beurre est Nestlé, les jus de fruits sont Nestlé.

Je remonte en ICU voir mes petits opérés. Le rigolo de 9 mois avec sa fente palatine va très bien, il est extubé et dort calmement. Le premier petit poids est stable et respire tranquillement, bien à l'abri dans son incubateur, au rythme imposé par la machine. L'état du deuxième est plus préoccupant. Près du lit un vieux monsieur ne le quitte pas des yeux et ses épaules voutées accusent le passage du temps et semblent signaler l'imminence de la mort. Je rentre. L'hôpital s'endort tandis que la nuit sature l'espace et inonde le monde. J'ai froid. 

Kaboul samedi 3 novembre 2012


Retour en Afghanistan pour une... 5ème ?... mission au FMIC, French Medical Institute for Children, l'hôpital d'enfants de Kaboul. Départ de Pau hier matin. Air France vient d'arrêter sa grève - merci Air France - et je vole sans encombre de Pau à Paris et de Paris à Dubai. Avant d'embarquer pour Dubai, je retrouve Agnès, sage-femme, et Jean-Michel, chef de service de gynéco obstétrique à Pontoise, qui viennent, pendant une semaine, faire une évaluation dans le cadre du projet de l'hôpital mère-enfant dont la 1ère pierre a été posée en octobre. C'est un projet ambitieux et formidable pour ce pays où les accouchements se font dans des conditions déplorables d'hygiène et de souffrance et où la mortalité et la morbidité néonatales sont très élevées. À Dubai, il faut : faire une heure de queue pour passer la police, récupérer les bagages dans un joyeux bordel de sacs déjà sortis du tapis roulant et entassés par terre n'importe comment, prendre un taxi pour rejoindre le terminal 2, terminal pourri excentré du terminal 1 — tout en dorures et scintillements, lui — enregistrer de nouveau les bagages, repasser les formalités de police et attendre 4 heures le décollage vers Kaboul. A côté de l'inévitable Mc Do qui pue, nous trouvons un petit boui-boui où un serveur adorable nous concocte un délicieux cocktail de fruits frais dont nous nous régalons. Le cocktail ne fait pas avancer  plus vite les aiguilles de l'horloge qui égrène les heures à un rythme interminable. Je m'endors, la tête posée sur la table et c'est l'annonce tout en douceur de l'embarquement pour Kaboul qui me fait sursauter. Je mets le pilote automatique pour sortir ma carte d'embarquement, monter dans le bus, escalader la passerelle de ce Boeing 737 tout neuf de la compagnie FlyDubai qui fait 7% de réduction à La Chaîne de l'Espoir, boucler ma ceinture et me rendormir. Le steward me réveille pour me proposer un repas dont je ne veux pas et je m'aperçois que l'avion est pratiquement vide. Vite allongée, vite rendormie, je me réveille 3h30 plus tard alors que nous amorçons la descente. Il fait un temps splendide, grand soleil dans un ciel d'azur où se découpent les montagnes sombres qui entourent la ville, posée dans une cuvette à 1500 m d'altitude. Sur les collines environnantes, les maisons en torchis où habite la plus grande partie de la population; c'est là que loge la majorité du personnel du bloc.  Il est 7h45 — Paris + 3h30 — bienvenue à Kaboul en ce matin de novembre d'un automne aux saveurs de printemps. Les températures sont douces, les lumières sont belles, Agnès et moi nous voilons avant de descendre de l'avion. Et puis il faut encore remplir des formulaires, coller des photos d'identité, signer des papiers et récupérer nos sacs, bien arrivés mais de nouveau balancés par terre, on a l'habitude. Pour des raisons de sécurité, le parking est assez loin de l'aéroport mais je connais la route et nous retrouvons notre chauffeur qui me serre dans ses bras au risque de m'étouffer. Trajet sans encombre jusqu'au FMIC, mais la circulation est intense et il faut passer en force à coups de klaxon et de manœuvres intempestives. La ville a l'air calme mais... On est à Kaboul... Alexander, le médecin pédiatre responsable de l'hôpital, me confirme que ponctuellement il n'y a pas de problèmes de sécurité, mais que les conditions changent vite et qu'il faut rester vigilant... On est à Kaboul... Vite fait, un thé et je pars au bloc où je retrouve mes amis. Rassoul est toujours le chef de service d'anesthésie et son sourire éclatant à mon arrivée traduit, à l'évidence, le bonheur de nos retrouvailles. Les infirmiers anesth ont changé, il reste 3 anciens et il y a 2 nouveaux. Et c'est le défilé des infirmiers du bloc, welcome in Kabul, welcome in Afghanistan... Mohammed Din, mon ami de longtemps, depuis l'ouverture de l'hôpital il y a 6 ans, est off aujourd'hui mais sera là demain. C'est le seul infirmier afghan formé pour la circulation extra corporelle en chirurgie cardiaque.
Bon, Rassoul, perdons pas not' temps; il me pousse au bloc 2 où l'anesthésiste n'arrive pas à piquer un bloc de bras chez un adolescent de 15 ans, pas d'problème, chuis spécialiste, il me happe ensuite vers le bloc 4 pour aider l'infirmier à endormir un petit de 3 ans qui a un pied bot et trois p'tits tours et puis s'en va. Je tente de reprendre mes marques, mais je suis un peu fatiguée et, de toute façon, l'infirmier gère très bien avec ou sans moi. Cantine à 14 heures, assiette de riz traditionnelle que je partage avec Amina, l'anesthésiste responsable de la réa. Nous sommes heureuses de nous retrouver. Je l'avais quittée épuisée, débordée de boulot, envisageant de tout plaquer, je la retrouve détendue, souriante, apaisée. Il y a maintenant pour l'aider 6 médecins en réa, des jeunes motivés et compétents et elle peut bien travailler. Je lui offre des cadeaux, un peignoir en éponge, des gels douche, des dentifrices et des parfums et je vois son sourire s'élargir au rythme des objets qui sortent de mon sac. Elle me remercie de ne pas l'avoir oubliée mais comment oublier Amina, son sourire, sa douceur et sa gentillesse et accessoirement son sérieux et sa compétence ?  
16h, le programme opératoire est terminé, je vais en réa pour les transmissions à l'équipe de garde qui vont me permettre de faire connaissance avec les petits patients. Comme d'hab, le service est plein, 15 lits, 15 enfants, dont 6 bébés de moins de 15 jours, souffrance et infection néonatales. Les autres ont entre 3 mois et 3 ans, 4 ont des séquelles neurologiques irréversibles, encéphalite ou hémorragie méningée et il est question d'interrompre l'assistance respiratoire et de les faire rentrer à la maison... Au bout de la salle, Abdullah, 9 ans, est un petit garçon orphelin dans le coma. C'est son oncle qui veille sur lui et tire sans cesse sur ma blouse en répétant Pakistan. J'appelle un infirmier qui parle anglais et qui m'explique que l'oncle veut que j'emmène l'enfant au Pakistan pour le soigner; il est sur la liste des enfants qui ne guériront pas...
Fin de ce premier jour en Afghanistan, je suis crevée, les autres que je retrouve aussi. Je bois un thé en tapant mon journal de mission, nous allons nous coucher tôt ce soir.




Le FMIC de Kaboul.