lundi 25 juin 2012

Mongolie mercredi 20 juin 2012



Nuit à peu près correcte, mais dormir sur une planche est pourvoyeur d'escarre et un peu douloureux. Quant à l'oreiller aux grains de blé, je vous le recommande pour l'escarre d'oreille si vous dormez sur le côté.
4 heures du matin : le téléphone retentit bruyamment; non, non, ça n'est pas une urgence, juste une erreur....  et de qui on se fout là ? Nous rendormir relève de l'exploit d'autant que le jour, levé à 4h30, inonde rapidement notre chambre.
6h45 : le réveil sonne et, après un débarbouillage rapide à l'eau glacée, je descends pour le petit déjeuner. En bas il n'y a personne, la salle de resto est fermée à clé, donc tout va bien. J'appelle et une femme apparaît, un balai à la main, totalement éberluée. Avec trois mots de Mongol je lui fais ouvrir la salle, je cherche et je trouve le cahier où la serveuse d'hier soir a gribouillé notre commande et elle le regarde de façon contemplative en hochant la tête et en émettant les sons typiques du Mongol qui ne comprend rien, Delphine tu vas reconnaître : -" mmmmmmmm mmmmmmmmm tsétsétsétsé " Traduisez : " tu m'emmerdes ". Comme je dois avoir l'air un tout petit peu fâché et que je répète
 " hôpital, hôpital " sans savoir du tout si elle comprend, elle donne un coup de téléphone qui aboutit au débarquement d'un Mongol hirsute qui vient de tomber du lit et qui se demande vraiment ce qui lui arrive. Racha vient de descendre et m'aide à gérer. J'ai déjà mis des jus de fruits sur la table, vont suivre un énorme pot d'eau chaude, des sachets de thé, du lait en poudre, un œuf au plat pour Didier, de la margarine et des petites tartines de pain rassis. Ben voilà, tout va bien. Didier arrive quand tout est enfin prêt, Stéphanie arrive quand nous avons terminé...

L'hôpital de Khvod


Le chirurgien mongol nous attend et nous partons en voiture à l'hôpital. C'est un bâtiment blanc de deux étages qui jouxte un autre bâtiment tout neuf, la maternité, offerte par le député local qui doit avoir plein de sous  et où se font 2000 accouchements par an; je vais demander d'aller la visiter demain. Dans l'immédiat, on nous conduit au bloc opératoire qui comprend deux salles : une grande, bien équipée, avec un scope et un respirateur, et une beaucoup plus petite où peuvent se faire des interventions sous rachi ou ALR. Tout est propre, fonctionnel, lumineux; c'est un lieu qui donne envie de travailler. Pas de salle de réveil mais ils sont ok pour libérer une chambre à proximité avec un obus d'oxygène pour la surveillance du post op immédiat. Je pose des questions sur les techniques anesthésiques et les médicaments dont ils disposent. Ils ont des morphiniques, du curare et du thiopental, pas de Diprivan qu'ils connaissent mais qui est trop cher. Ils ne font pas du tout d'ALR car ils ne savent pas, mais aimeraient apprendre.





Dans une salle voisine, la consultation s'organise et nous voyons trente et quelques patients, beaucoup d'enfants avec des séquelles de brûlures plus ou moins récentes. Un  bébé de quelques mois a  brûlé vif alors qu'il dormait seul dans la yourte qui a pris feu; il est défiguré et amputé de la main droite. Deux femmes sont tombées dans l'eau  bouillante  la tête la première et ressemblent à ces femmes vitriolées que nous avons opérées au Pakistan. Elles ouvrent à peine la bouche, ont d'énormes rétractions du visage et du thorax et le cou bloqué en flexion. Tous veulent être opérés demain mais nous expliquons que nous allons revenir bientôt, en octobre peut-être. Didier propose d'en opérer deux demain sous anesthésie locale; nous ne pouvons rien faire d'autre car il y a actuellement une équipe de Japonais qui opère des fentes palatines et occupe le bloc.



Didier en consultation

Un enfant de 10 mois arrive pour faire un pansement; il est gravement brûlé au visage, au thorax et au bras et se met à hurler lorsque le chirurgien commence à défaire les bandes. Nous proposons de le faire sous anesthésie et je sens l'anesthésiste perplexe et inquiet. On m'apporte de la kétamine dans une boîte de plastique aux ampoules bien rangées, je lui indique la posologie et j'injecte. En quelques minutes, c'est un enfant apaisé qui s'endort et le pansement se fait sans un cri devant une maman que je sens soulagée.





Tandis que nous terminons, arrive la directrice de l'hôpital qui semble  en colère; j'apprends par Racha qu'elle s'appelle Papillon. Elle a organisé une sortie avec pique-nique pour l'équipe médicale japonaise et le départ est tout de suite, là, immédiatement. OK pour les Japonais mais je termine le pansement. Papillon s'énerve mais m'attend et nous rejoignons dehors les Japonais et une partie de l'équipe de l'hôpital. 
Il est midi quand trois 4x4 et une ambulance s'ébranlent. Nous devons aller visiter la plus ancienne grotte de Mongolie qui contient des peintures rupestres. Ce que personne ne nous dit, c'est que la dite grotte est à 110 km de piste, soit trois heures de voiture. La route goudronnée déroule son ruban gris sur quelques kilomètres et rapidement c'est la steppe, le désert, les cailloux, les trous et les bosses, les cahots qui fracassent le dos et la migraine qui explose la tête. La chaleur est accablante et les petites bouteilles d'eau, déjà tiède, permettent juste de rafraîchir nos gorges asséchées par la poussière.
Premier arrêt près d'un ovo, équivalent d'un stupa au Népal. Autour de ce gros monticule de cailloux sacré, enrubanné d'écharpes bleues, il faut tourner une ou trois fois, jamais deux, toujours dans le sens des aiguilles d'une montre en faisant des vœux et en lançant en l'air des aliments ou de la vodka pour les Dieux et les animaux... Posez pas d'questions, c'est comme ça... Je vois Papillon ouvrir une boîte de conserve qui me semble être du thon à l'huile. Elle s'avance vers moi pour que je prenne une offrande et je suis rassurée de voir que ce ne sont que des arachides. C'est donc une poignée d'arachides à la main que je commence à tourner; au 1er tour, je prends mes marques, au 2ème tour, je lance et au 3ème je fais un vœu.











Nous repartons et notre caravane s'éparpille rapidement. Il est vrai que la steppe ressemble à la steppe et que, dans ce désert poussiéreux, il est facile de se perdre. Nous roulons depuis près de deux heures quand nous nous retrouvons seuls. Racha nous dit que notre chauffeur, originaire de Khvod, est celui qui connaît le mieux la route vers la grotte. Il s'arrête, appelle sur son portable ses potes qui sont loin derrière et c'est à 15h que nous arrivons les premiers à un camp de yourtes planté en plein milieu de la montagne, après avoir traversé un torrent. On nous propose de nous préparer des spaghetti avec du poulet et, tandis que Didier, une bière à la main, part avec Stéphanie rêvasser au bord de l'eau, les autres voitures arrivent, avec le pique-nique transporté dans de grandes gamelles : une salade de carottes et de  choux, des chaussons à la viande et du riz au mouton. La salade est  bonne et tout le monde semble se régaler de ces mets mongols. Nouveau départ groupé vers la grotte. Elle est là-haut, tout là-haut de ce chemin de caillasses et de poussière qui monte presqu'à la verticale.






L'estomac calé par trois carottes râpées, c'est avec une énergie débordante que j'attaque l'ascension, suivie de près par un Mongol qui souffle comme un cachalot. Arrivés dans la grotte, nous cherchons avidement les peintures; on nous a dit à gauche en entrant. Le premier qui trouve a gagné des spaghetti! Mais personne ne va trouver car elles sont, paraît-il, cachées sous la poussière. Tandis que les Japonais se photographient sous toutes les coutures, nous redescendons et repartons vers le camp de yourtes. Il est plus de 17h et après les carottes râpées et le repas mongol à 15h30, nous attaquons les spaghetti bolognaises mais je sauve une assiette de spaghetti nature. La boisson qui accompagne est un grand verre d'eau  bouillante, servie elle aussi nature, genre station thermale et, pour éviter le pire, je dis que je n'ai pas soif.
C'est à 18h que nous reprenons la piste qui va nous ramener à la maison. A la queue leu leu, nous retraversons le torrent et puis les 4x4 commencent à faire la course dans un énorme nuage de poussière. Nous proposons au chauffeur de nous ramener vivants, ce qui le fait beaucoup rire.
Dans le soleil qui se couche sur les montagnes noires où les nuages s'effilochent dans un ciel qui vire au gris, nous côtoyons des chameaux, image irréelle dans ce paysage lunaire d'un pays où la vie se gagne dans un combat quotidien. Et c'est à la nuit tombée que nous entrons dans Khvod.



Passage obligé par le resto pour commander le petit déje à 7 h; comme hier, la commande est inscrite sur un cahier d'écolier et comme ce matin, sans doute, rien ne sera prêt à l'heure. Didier doit payer ce soir les petits déje de ce matin : 12 000 tugriks, soit 3 euros par personne ce qui est très cher pour la Mongolie et pour ce qu'on nous a servi.

Il faut vraiment être motivé pour la douche sous un microscopique filet d'eau à peine tiède. J'ai dû zapper le créneau horaire de l'eau chaude. Mais c'est avec un fond de shampoing offert par Racha et un échantillon de gel douche Hermès offert par Didier et quelque peu décalé dans cette salle de bain miteuse, que je réussis à devenir propre. Je vous rappelle qu'en tant que réfugiée, je vis des dons charitables de mes coéquipiers et j'ai ce soir une pensée  pour mon sac qui fait peut-être le tour du monde dans les avions d'Aeroflot ou qui agonise, éventré, à la douane de Moscou.
Demain départ à 8 h pour l'hôpital, nous retrouvons les copains demain soir à Ulan Baatar.










Mongolie jeudi 21 juin 2012




Indiscutable progrès pour le petit déjeuner, le cuisinier est là à 7h quand je descends et commence à préparer. Je sors le jus de fruits et je mets le couvert pour ne pas être toujours là dans une heure. La margarine est rance et immangeable...
À 8 h je m'installe dehors, devant l'hôtel, avec un livre. Didier paye les chambres, Racha arrive en même temps que l'ambulance qui vient nous chercher, Stéphanie dort toujours... Nous partons sans elle.
À l'hôpital, quelques consultations nous attendent et nous voyons un enfant de 2 ans, arrivé dans la nuit, tombé, sous la yourte, dans une bassine d'eau bouillante. Ii a des  brûlures profondes des fesses, du dos et du périnée. Calme dans les bras de sa maman, une barre de chocolat à la main, il hurle dès que nous nous approchons. Nous proposons de faire le pansement sous anesthésie générale mais il faut attendre que le papa aille à la pharmacie acheter des compresses, des tubes de Flamazine et une bande. Il rapporte 4 tubes de 20 g à 9000 tugriks le tube (6 euros), ce qui est un prix de folie !!! Tout est embrouillé; on nous dit que l'hôpital est gratuit, ensuite que chacun paye une assurance et maintenant que les parents doivent tout acheter et ne seront pas remboursés ! Je ne sais pas comment ils vont faire. Sous kétamine, le petit s'endort et Didier explique au chirurgien comment faire le pansement.








Au bloc, les Japonais opèrent une fente palatine sous anesthésie générale, nous nous installons dans la petite salle à côté pour opérer 2 patientes sous anesthésie locale. Petit bémol, il n'y a pas de xylocaïne au bloc et, à 10 h 15, la pharmacie de l'hôpital n'est toujours pas ouverte. Mais la patience légendaire de Didier fait des miracles et, pendant qu'il discute, en Anglais, avec le chirurgien chef de la mission japonaise, on rapatrie au bloc la première patiente, la xylocaïne et un garrot rustique que l'on va gonfler avec une pompe à vélo.





Il est 11 h 30, arrivée de Stéphanie. Le break entre les 2 patientes est un peu long, Didier piaffe et parle d'anticipation, je parle moi de tolérance. La petite plastie en z du bras qui devait se faire en 10 minutes sous anesthésie locale, se transforme en lambeau sous kétamine car il n'y a plus de xylocaïne.
Nous déjeunons rapidement au restaurant avec l'un des chirurgiens locaux. Sur la carte en Mongol il y a une dizaine de plats, sauf que poisson, barko, poulet, barko, steak, barko et on ne sait finalement pas très bien ce que l'on mange. Retour à l'hôpital où nous  visitons le service de réanimation, beaucoup mieux installé qu'à Ulan Baatar car il y a ici beaucoup de dons du gouvernement japonais. Ceci explique la présence de l'équipe chirurgicale japonaise. On nous attend ensuite dans une grande salle de cours, bien équipée, avec un rétroprojecteur. Les Japonais aussi ?
Mais le vol pour Ulan Baatar est à 17h15 et l'enregistrement une heure avant. C'est donc dans la précipitation que nous remercions la directrice, échangeons nos adresses mail et partons à l'aéroport.
Le soleil a disparu depuis longtemps, l'orage éclate et, sur le tarmac, trois avions viennent d'atterrir et repartent pour Ulan Baatar. C'est en courant sous la pluie que nous embarquons à bord de notre Fokker 50 d'Aero Mongolia où la même hôtesse qu'à l'aller nous accueille. Nous apercevons les Japonais qui volent, comme nous, vers Ulan Baatar dans un avion de l'équipe adverse.
Vol sans problèmes mais un peu chahuté par le mauvais temps. C'est en taxi qu'à l'arrivée, nous nous rendons chez Khishgee qui a invité toute monde à dîner. Nous sommes tous super contents de nous retrouver autour d'un délicieux repas et nous racontons notre escapade, alors qu'eux ont passé une journée sans opérer pour cause d'explosion d'autoclave.
Il est plus de minuit quand nous rentrons. Delphine et moi avons plein de choses à nous raconter et nous éteignons à 2 h pour une courte nuit.



Mongolie vendredi 22 juin 2012




Courte nuit, j'ai beaucoup de mal à m'endormir et à me lever à 7h. Le bon petit déje de
l'hôtel fait du bien.
J'arrive à l'hôpital à 8h et le premier enfant est en salle à 8 h 15, mais je suis seule avec lui et, tandis que je prépare les drogues, il saute de la table en hurlant et sort du bloc en courant tout nu dans le couloir. Dans la pièce d'à côté, trois infirmières n'ont pas levé le petit doigt, je sens que je vais les tarter. Je rattrape le petit alors que le deuxième enfant vient d'arriver et je mets une infirmière en salle pour les surveiller tous les deux. Il est 9 h, impossible de commencer à travailler, je n'ai pas d'anesthésiste, pas d'infirmière anesthésiste, pas les clés du placard où sont rangés les cathéters pour perfuser, c'est la déroute complète. La surveillante du bloc répète en boucle : barko, barko, barko, c'est-à-dire qu'il n'y a rien et que je ne peux pas travailler. Jacques devait faire un cours et, comme tous les jours, Battorgil  vient d'annuler sans que personne n'y comprenne rien et c'est complètement décourageant. C'est à 10 h que débarquent, en traînant les pieds, une IADE et un anesthésiste avec les clés. On va enfin pouvoir commencer à bosser.



Altangerel, 5 ans, a des brides rétractiles du pied, Thomas va l'opérer sous rachi et sédation. Turerdene est un petit bonhomme de 10 ans, d'un calme qui fait peur, paraplégique depuis l'enfance et qui présente une énorme escarre de la fesse, très profonde, avec ostéïte, un gigantesque chantier auquel s'attelle Delphine et qui va durer 3 heures. Anesthésie générale, intubation et installation sur le ventre. L'anesthésiste a disparu, l'IADE bouquine dans un coin, j'essaye de garder un œil sur les 2 scopes en même temps, ça roule. 
Le prochain enfant de 10 ans a des rétractions importantes de la main mais ne veut pas se faire opérer. En cachette de ses parents, il mange et nous sommes obligés d'annuler l'intervention.
À 10 h 30, Didier débarque, le cheveu en bataille, il a bien dormi, merci.
Jacques est parti à l'Ambassade de France et revient avec l'Ambassadeur qui veut nous rencontrer. Didier et Jacques partent discuter dans un  bureau avec lui et tenter de faire le point. Je suis toujours au bloc avec Delphine qui galère sur l'escarre du petit; il a beaucoup saigné et il est translucide. Nous demandons du sang, il sera transfusé en post opératoire.

Delphine


Didier revient raconter la rencontre très fructueuse avec l' Ambassadeur. Il marche à fond sur la mission brûlés, veut venir avec nous à Khvod en octobre et s'occupe, avec le ministère des finances mongol, de faire dédouaner notre fret bloqué à Ulan Baatar depuis plus de 6 mois. S'il fait ce qu'il dit, on va pouvoir avancer, mais... parole d'Ambassadeur... à suivre...

Didier et Thomas (au 2e plan)


Saran m'annonce que mon sac est localisé et arrive demain matin. Il arriverait donc par l'avion par lequel nous repartons à Moscou. Je n'y crois même plus et je demande à Saran de voir avec Aeroflot pour la réexpédition directe de ce sac en France. J'évalue l'étendue du gâchis en pensant aux trésors qu'il contient et je me demande comment mon sac, s'il arrive à Paris, va reprendre un avion pour Pau... Wait and see...

Pause repas pique-nique dans le bureau de Khisghee et reprise peu avant 15 h avec une jeune femme de 28 ans, Oyungerel, qui a de dramatiques séquelles rétractiles de brûlures de la face, du cou, du thorax et des bras. C'est la patiente épileptique que nous avons vue lundi en consultation. Elle entrouvre à peine la bouche et sa tête est bloquée en légère flexion. Intubation très difficile mais réussie, avec l'aide de Jacques, Delphine à côté prête à faire une trachéotomie en urgence. Delphine, Khishgee, Didier et Thomas, quatre chirurgiens travaillent en même temps pour lâcher les brides, faire tourner des lambeaux, prendre des greffes. Et c'est au bout de plus de 4 heures de ce joyeux festival que je suis autorisée à amorcer le  réveil. Il est 20h30; compte tenu de son épilepsie, nous n'avons pas envie de trop stimuler notre patiente. Nous la transférons intubée dans le service de réa de l'unité de traumato où Boya, l'anesthésiste qui est de garde, va la prendre en charge. Nous apprenons, quelques heures plus tard par téléphone, qu'elle va bien et qu'elle s'est réveillée sans problèmes.

Comme à chaque fin de mission, nous dînons au restaurant avec nos interprètes et les chirurgiens mongols. Repas coréen bien arrosé où la bière coule à flots tandis que Didier fait son traditionnel discours de remerciement à l'équipe mongole. Il est vrai qu'ils nous accueillent toujours avec une grande gentillesse mais que l'installation récente des brûlés dans l'hôpital de traumato a rendu une machine jusque là bien rodée très lourde à remettre en route.

Je suis épuisée par la journée et l'énergie dépensée pour tenter d'avancer. J'ai l'impression que l'on tire dans un sens et les Mongols dans l'autre. Cette structure est énorme et tous les rouages bien huilés de l'hôpital des brûlés sont grippés. Il va falloir du temps à Khishgee pour de nouveau progresser et le dynamisme flegmatique de Battorgil ne va pas beaucoup la porter. Mais l'intervention de l'Ambassadeur redonne des raisons d'espérer.

Fin de mission explosive dans une boîte de nuit branchée d'Ulan Baatar où la vodka donne le ton. Au rythme d'une musique techno à faire exploser les tympans, les corps se lâchent et se déchaînent dans une explosion de rayons lumineux multicolores qui hachent les silhouettes à en devenir fou. Mais cette folie de l'instant après les horreurs de la semaine est sans doute nécessaire et c'est peut-être aussi cela l'humanitaire. 

Mongolie samedi 23 juin 2012



 Le taxi nous prend à l'hôtel à 4h30, nous ne nous sommes pas couchés. Les traits sont tirés, les visages fatigués. Thomas reste. Il part faire un trek d'une semaine en Mongolie.
Sans surprise, le vol pour Moscou sur Aeroflot est, dans l'immédiat, retardé de 2h15. Alors, on va passer rapidement sur un enregistrement long et compliqué, sur ces touristes qui rentrent du Gobi et se  bousculent pour ne pas perdre leur place dans la file et celui qui a juste l'air grotesque avec sa casquette de marin sur la tête, sur les difficultés de faire voyager nos bagages jusqu'à Marseille pour Didier et Pau pour moi, sur l'amabilité du personnel mongol et le shoot que leur balance Didier, enfin sur la pénibilité de voyager via Moscou avec Aeroflot.
Dans l'immédiat, les heures d'attente s'égrènent et les corps épuisés se relâchent, vautrés sur d'inconfortables fauteuils, bercés par la voix monocorde des annonces des vols qui embarquent. Bientôt nous volerons vers Moscou, puis vers Paris. Bientôt il va falloir nous séparer. Chacun repart vers son histoire avec dans le cœur les souvenirs magiques qu'il s'est construit. Chacun repart vers son quotidien en refermant la parenthèse de cette belle mission.

Merci à toi, Pauline, pour tes yeux qui pétillent et tes éclats de rire. Merci, Eric, pour ta douceur et ta gentillesse. Merci, Thomas, pour ton dynamisme et tes vannes à 2 balles. Merci, Jacques, pour ton compagnonnage dans les situations délicates, pour ton calme et ton envie de partager le savoir. Et vous les copains, à très vite pour des lendemains qui chantent.











vendredi 6 avril 2012

Bangladesh samedi 24 mars 2012



samedi 24 mars 2012    20 h heure locale : Paris + 5 heures

Premier jour de mission, après un voyage long et fatigant. Départ de Pau par le 1er avion hier matin vendredi.  Je quitte Philippe que je retrouverai seulement en octobre puisqu'il part, lui, dans une semaine, pour sa traversée, seul et à pied, des USA,  du Mexique au Canada, drôle de challenge ...
Attente habituelle à Roissy, aéroport pourri où il ne fait vraiment pas bon vivre et embarquement pour un vol de 7 h vers Dubaï, à bord d'un Airbus 380 d'Emirates, partenaire d'HumaniTerra, qui offre les billets d'avion pour les missions. Au milieu du vol, l'équipage fait une annonce en arabe d'abord, puis en anglais et en français pour demander un médecin; je suis la seule à bouger. Une jeune fille, allergique à l'ananas, vient de boire un verre de jus du dit ananas et commence à sentir une petite gêne dans la gorge. La chef de cabine a contacté, par radio, un médecin de la compagnie, au sol,  qui a demandé de lui donner un antihistaminique et d'appeler un médecin à bord pour faire une injection d'adrénaline en cas d'aggravation. Alors ça y est je tourne un film, y a-t-il un pilote dans l'avion ? Euh .... Un médecin dans l'avion ? Ben oui, y a moi mais je n'aurai pas à intervenir, heureusement.

Arrivée à Dubaï, aéroport que je commence à bien connaître pour y avoir fait souvent escale et embarquement pour Dacca avec le reste de l'équipe qui vient de débarquer du vol de Paris. Didier, dont le coiffeur est en grève illimitée, vient d'aller faire le plein de pinard au Duty Free; suivent Olivia, l'infirmière, puéricultrice en réa pédiatrique à l'hôpital de la Timone à Marseille  et Luc, le kiné qui bosse en privé. C'est marrant, mais on a  l'impression de déjà  se connaître et le courant circule tout de suite très bien. L'avion n'est pas plein et je réussis à m'allonger et à dormir un peu, en délaissant le délicieux plateau que l'on vient de me porter au milieu de la nuit, qui porte le nom de breakfast et qui sent le graillon dans tout le firmament.
À Dacca, c'est le même membre de Friendship qu'en octobre qui nous accueille. Il nous annonce que les bagages vont partir par voiture et arriveront dans la nuit because le poids dans l'hydravion. In extremis, chacun d'entre nous sauve sa trousse de toilette en plongeant dans les sacs blindés de matériel et de médicaments.
Avec notre équipe, partent, en effet, la fondatrice de Friendship, Runa, accompagnée de son fils de 14 ans et d'un ancien ambassadeur européen au Bangladesh, actuellement à la retraite, qu'elle essaye de taxer pour son ONG. Ceci étant, c'est une femme exceptionnelle, très jolie, très élégante, riche et d'un milieu aisé, qui a investi sa fortune pour créer Friendship et bat ciel et terre, de l'Europe à l'Orient et aux USA, pour trouver des fonds. C'est elle qui a mis en place ce concept de bateau-hôpital qui va à la rencontre des plus pauvres et elle étend les ailes de sa fondation à la formation des professionnels de santé, infirmières, médecins, paramedics, au planning familial, à l'éducation des enfants avec la création d'écoles qui quadrillent le Bangladesh, à des fabriques de vêtements en coton local.  Elle travaille, nous dit-elle, en partenariat avec le gouvernement, sans friction, ce dont je ne suis pas tout à fait sûre. Ce qui est certain, c'est qu'elle abat un boulot formidable dont nous constituons un petit, tout petit rouage.





Le vol en hydravion dure presque une heure, par un temps chaud et brumeux, 35 degrés que l'on supporte assez facilement. L'humidité me semble beaucoup moins intense qu'en octobre dernier. Curieusement, le survol de la péniche et l'amerrissage ne créent pas l'émotion attendue. Le pilote est moins bon que celui de la dernière mission et il se pose au milieu du fleuve, loin, trop loin de ces bras multicolores qui s'agitent pour nous accueillir. La barcasse à moteur vient nous chercher mais Barberousse, the captain, nous attend à bord avec l'équipe qui repart, mission de chirurgie gynéco. On débarque, ils embarquent, l'oiseau blanc redécolle rapidement et les enfants courent pour ne pas perdre une miette du spectacle.











La péniche est amarrée plus au nord qu'en octobre, tout en haut du Brahmapoutre, presqu'à la frontière indienne et l'île de sable blanc ressemble à un désert d'où sont sortis les baraquements au toit de tôle, l'hôpital de la plage.
Il paraît que là-bas, là où le regard ne porte pas, il y a un village et une école et nous décidons, mercredi matin, de prendre un break pour aller à la rencontre des habitants. Didier est ok; le programme, ce jour là, ne débutera que vers 11 heures.
Déjeuner fait de poulet, riz, légumes sur le guest boat où s'installent Didier, Olivia et Luc. Je vais dormir sur le bateau-hôpital pour être proche des opérés la nuit. En octobre j'avais la chambre 401!!! Cette fois j'aurai la 403 qui a 2 fenêtres, vue sur la plage d'un côté, sur la mer de l'autre, ouaih, bon sur la rivière boueuse, ok, mais c'est de l'eau  et c'est pareil. Et j'hallucine complet quand je vois le cleaner, faisant fonction de femme de ménage, qui sort un fer à repasser pour mettre à plat le tissu chiffonné qui va faire fonction de drap !






Immense bonheur des retrouvailles avec le staff local; le sourire de chacun en dit long sur le plaisir qu'ils ont à nous revoir; Luc est venu il y a un an, Olivia découvre et savoure. Shahin, Angelina, Celina, l'équipe du bloc, les cuisiniers dont mon copain Johnny, toujours aussi couleur locale, l'équipage ...  ils sont tous là pour nous recevoir. Manque à l'appel Massoud, le médecin gros et gras qui est en formation et je n'ose pas demander si c'est une formation de médecine ou de cuisine... Il est remplacé par un jeune médecin, très gentil, James, qui vit sur le bateau avec sa femme et sa fille d'un an qui fait, devant nous, ses premiers pas.







Nous sommes un peu au radar pour la consultation où défilent plus de 30 patients, petits et grands, plus petits que grands en fait, tristes et apeurés, vêtus pour certains de guenilles témoignant de leur extrême pauvreté. La plupart ont de graves séquelles de brûlures et il y a plusieurs fentes labiales chez des tout petits que je récuse; je ne veux prendre aucun risque pour l'anesthésie. Didier opérera seulement les plus grands avec des fentes labiales simples, sous sédation associée à une bonne anesthésie locale. S'ils bougent d'un poil, je sens, je sais, que je vais me faire engueuler ...
Et, comme je le rêvais, Morzina est de retour; c'est cette jeune femme, grièvement brûlée aux membres inférieurs complètement rétractés, qui ne marche plus depuis 2 ans et que son mari porte, que nous avons opérée en octobre pour déplier la première jambe et qui revient pour que Didier opère la seconde. Elle arrive, dans les bras de son mari et c'est comme si nous avions rendez-vous. Elle n'a pas changé et je retrouve son sourire plein de douceur, ses yeux rieurs et ses bras fins qui me serrent pour me dire juste - " je t'aime".
Fin de la consultation; c'est autour d'un tchaï - thé - que nous faisons le programme de la semaine. J'emmène Olivia "visiter" l'hôpital de la plage et le paquet de bonbons que j'ai apporté, assailli par les petits gourmands, téméraires ou timides, ne résiste pas longtemps. Morzina est assise sur les lattes de bois, sans matelas, tout au fond du hangar; elle m'appelle et me présente sa maman qui, cette fois, l'accompagne avec son adorable petit garçon de 2 ans.


Avec Morzina.




Morzina


Je regagne ma suite pour aller prendre une douche. Même bassine en plastique verte, même pichet rouge au plastique usagé, même eau froide du fleuve qui lave mal les cheveux et fait sursauter en ruisselant sur les épaules, même inondation de la "salle de bain" tandis que l'eau s'écoule difficilement par le petit trou planqué derrière les WC. Rien n'a changé; je suis partie hier, je reviens aujourd'hui et je reprends très vite mes marques. Je n'ai pas de vêtements de rechange puisque les sacs, privés d'hydravion, ont pris la route et arriveront ensuite par bateau mais je suis propre et ça fait du bien.


La nuit est tombée brutalement; je n'ai même pas vu le soleil se coucher ni les ombres s'étirer. Dehors, sur la plage, sous ma fenêtre, les bruits de gamelle rythment le temps en battant la mesure. Je n'entends plus les enfants, ils doivent dormir. Avant d'aller rejoindre les autres pour le dîner sur le guest boat, je vais repasser par l'hôpital pour embrasser Morzina. Et puis je vais essayer de dormir, malgré la chaleur qui persiste, sur ce drap magnifiquement repassé et cet oreiller en béton. Il nous faut être en forme tôt demain matin pour vite ranger le matériel qui sera arrivé dans la nuit et commencer le programme à 8 h.
















Bangladesh dimanche 25 mars 2012



Difficile de m'endormir hier soir à cause du bruit sur le bateau et de l'oreiller bétonné qui casse le cou. Plutôt bonne nuit ensuite.
À 7 h, je change de bateau pour le petit déje où j'arrive la première. À cette heure de la journée, la lumière est belle sur le fleuve et les barques dérivent dans le silence de l'eau qui s'écoule tranquillement, tandis que le soleil se lève paresseusement.
Thé au lait en poudre, pain grillé, confiture de fraises garantie sans un seul gramme de fraise, rien ne manque et je profite de ce moment de calme, partagé avec Olivia qui n'a pas très bien dormi. Je pars au bloc ranger le matériel, les sacs sont bien arrivés dans la soirée.

Didier et Olivia me rejoignent, Luc arrive peu après. Dans la pièce, face au bloc qui n'a pas grandi d'un pouce depuis la dernière mission, chacun range son bazar et c'est un joyeux capharnaüm.
La première petite patiente vient d'arriver. Elle s'appelle Asanou Djaham, elle a 3 ans et sa maman, aussi apeurée qu'elle, la tient dans ses bras. 








Elle a une fente labiale et des séquelles de brûlures rétractiles aux 2 pieds. Nous n'opérerons que le pied droit, le plus atteint. Kétamine dans la fesse, nous faisons sortir la maman pour que je pose son cathéter et fasse le bloc de pied pour qu'elle n'ait pas mal au réveil. Pour ceux qui savent que je  ne sais pas, YES !!!! Je réussis. Au bloc, je l'endors et c'est le dilemme habituel entre pas trop pour éviter l'arrêt respiratoire et pas assez pour éviter de me faire engueuler par Didier. Incision, ok, 10 minutes s'écoulent et le sketch commence - " Elle bouge"; j'opte donc pour la solution numéro 1, je plombe l'anesthésie, la petite fait, comme prévu, un arrêt respiratoire et je la ventile au masque sous les champs. Cette année nous avons un extracteur d'oxygène et je ne suis donc pas limitée quant à l'utilisation.

 Sketch 1, deuxième acte : Didier qui est vraiment en forme, a besoin tout de suite, là, immédiatement et en même temps, de broches pour fixer les orteils qu'il vient de déplier, de xylocaïne adrénalinée et d'une cupule stérile. Les broches d'abord, trop fines, trop longues, trop courtes, je respire à fond et ça se termine tout simplement par de grosses aiguilles roses qui font parfaitement l'affaire sur ces tout petits orteils. La xylo adrénalinée ensuite, je n'arrive pas à la trouver... - "Ça vient ?"  - "Ben... non ça vient pas, je cherche..." La cupule stérile enfin, y en a  pas, because j'ai apporté plein de grandes cupules en plastique mais, sorties du sac à 8 h, elles ne sont pas stériles à 9, - "Tu peux comprendre ou pas ? Parce que moi la cupule non stérile, la xylo et tes broches, je te fous tout dans le fleuve et tu te démerdes." Changement de ton - lui : "J't'aime très fort" – Moi : "On dirait pas". Le calme revient et l'intervention se termine sans autres exigences de mon chirurgien ... préféré ? Non, c'est Delphine et il le sait, elle aussi d'ailleurs...
Il fait froid au bloc avec la clim et c'est une petite fille aux mains et aux pieds gelés que j'installe au réveil avec une grosse peluche. Elle se réveille tranquillement, elle n'a pas mal, le bloc de pied marche, cool.
Asha, 12 ans est une jolie fillette au visage déformé par une fente labiale. Je demande à Angelina de traduire que je vais juste la faire dormir un peu et qu'après l'anesthésie locale qui va être désagréable et douloureuse, tout ira bien. Comme un  courageux petit soldat, elle monte au front avec juste quelques grimaces et l'intervention roule sans  problèmes.


Asha

Le déjeuner nous permet de nous poser, de discuter avec Olivia et Luc qui a fait une super attelle de pied pour Asanou pour qui j'ai gonflé un ballon sur lequel j'ai dessiné un bonhomme aux cheveux longs.  Quand je l'ai laissée au réveil, sous la surveillance de Célina, elle secouait le ballon en riant. Pendant le repas, Johnny, notre fidèle cuisinier, égal à lui même, ne nous quitte pas des yeux et tente d'anticiper nos moindres désirs. Pour le café, il sait, sans nous le redemander, que celui de Didier est avec du lait et sans sucre et le mien, noir mais avec sucre. Il note maintenant la commande de nos deux comparses. Bravo et merci, Johnny.




Retour de la pause repas. Asha dort, Asanou pleure, pas parce qu'elle a mal mais parce qu'elle veut manger une pomme. Nous en avons eu à midi, il doit en rester. Je monte attendrir Johnny et je redescend avec une pomme rouge sur laquelle la petite se jette.

Je sais déjà que l'intervention suivante va être longue et difficile. Mukta, 12 ans, s'est brûlée il y a 4 ans en bas du ventre. Les cicatrices sont tellement rétractiles que son ombilic est descendu sur le pubis et qu'elle ne peut plus écarter les jambes. Olivia la tient pendant la rachi et, pour ne pas qu'elle s'agite. Je la fais dormir pendant les presque 4 heures que dure l'intervention. Je mélange des drogues dans une recette totalement improvisée pour maintenir le cap au mieux, en dansant sur le fil tendu d'une anesthésie casse-gueule d'où il m'est interdit de chuter. Et c'est avec soulagement que je vois Didier commencer le pansement tandis que la rachi commence à se lever. Ouf !!! Sauvée par le gong, il va falloir maintenant jouer serré pour qu'elle n'ait pas mal.


Mukta
Mukta
Mukta en salle de réveil
Le tchai que l'on nous propose est le bienvenu avant d'opérer Maria. Le temps a changé, le ciel est devenu gris, on dirait qu'il va pleuvoir. Là-bas, entre l'horizon et le fleuve, une bande de brume s'est faufilée et ondule telle un serpent.
Maria, 12 ans, nous attend pour libérer les brides qui bloquent l'intérieur de sa main après une brûlure électrique. 


Je la fais somnoler pour piquer son bloc axillaire, elle dort toujours pendant que Didier l'opère, elle se réveille dans son lit, regardant, étonnée, son poignet où j'ai enfilé un bracelet.
Maria

Fin du programme, il est 21h. J'entends Asanou éclater de rire et ça fait du bien.
Il fait noir quand nous sortons; la nuit a déjà englouti le chemin qui mène à demain.